Discours de M. Hervé Morin, ministre de la Défense, à Toulouse, le 11 septembre 2007

Université de la Défense à Toulouse,
le 11 septembre 2007

Discours de M. Hervé Morin, ministre de la Défense
(Texte support de l’intervention du ministre)

Messieurs les présidents et les membres de la commission de la Défense nationale et des Forces armées de l’Assemblée nationale et de la commission des Affaires étrangères, de la Défense nationale et des Forces armées du Sénat,

Mesdames et messieurs,

C’est un réel plaisir pour moi d’être avec vous aujourd’hui à Toulouse pour la clôture de cette cinquième Université d’été de la Défense.

Je voudrais saluer en particulier les dix-huit Présidents de commission de la défense et des forces armées de l’Union européenne - tous des hommes sauf un, la présidente de la commission suisse.

Je voudrais également avoir une pensée pour M. Diebold, qui nous a quittés.

Le thème de cette année, « Nouvel avenir, nouveaux modèles », a suscité des débats libres et de qualité. Vous le savez, vous en avez discuté, une nouvelle réflexion sur la Défense est rendue aujourd’hui nécessaire. Plutôt que de faire devant vous un discours général, sur des sujets que vous connaissez aussi bien que moi, je voudrais évoquer quelques points saillants.

1. Quels sont les nouveaux enjeux ?

La nécessité de garantir la stabilité dans les zones névralgiques, menacées par de très fortes tensions : en Afrique, au Moyen-Orient, en Europe orientale, en Asie du sud. J’ai pu le constater moi-même en Afghanistan, d’où je viens juste de rentrer, et au Liban.
S’y ajoute une croissance démographique très contrastée, qui aggrave les déséquilibres Nord/Sud et accélère les migrations. D’un côté, la population du Nord ne devrait pas augmenter, elle devrait même baisser pour le Japon, l’Allemagne, la Russie... La croissance démographique sera la plus élevée dans les pays pauvres qui peinent déjà à subvenir aux besoins de leur population, qui passeraient de 5,3 milliards d’habitants aujourd’hui à 7,8 millions en 2050. de nombreux pays africains verraient leur population tripler. La Chine, actuellement le pays le plus peuplé, sera dépassée en 2050 par l’Inde, qui compterait alors 1,6 milliard d’habitants, et alors plus d’un Terrien sur 2 sera soit Chinois soit Indien.
Le dérèglement climatique va générer d’autres menaces, liées au réchauffement et à la montée des eaux, d’où des tensions sur les ressources alimentaires, le blé et le riz, et l’eau. Dans 20 ans, près de 3 milliards d’individus pourraient manquer d’eau. On estime qu’environ 200 millions de personnes devront être déplacées des bandes côtières à cause de la montée du niveau de la mer ; tout le monde en imagine bien les conséquences géostratégiques.
Des menaces pèsent aussi sur nos approvisionnements en énergie et en matières premières, qui n’ont jamais été aussi vulnérables, avec une demande en hausse continue et une offre souvent concentrée dans des pays à fort risque d’instabilité. Le choix français de l’énergie nucléaire civile n’a jamais été aussi pertinent, mais la très grande dépendance énergétique de beaucoup de nos partenaires européens n’est pas neutre pour l’ensemble du continent. L’exemple du Niger, avec les menaces pesant sur l’approvisionnement en uranium d’Areva, le montre bien.
La prolifération constitue toujours une menace majeure. Nucléaire, chimique ou bactériologique, elle s’appuie généralement sur d’ambitieux programmes de missiles à longue portée, vecteurs potentiels d’armes de destruction massive, capables de menacer à moyen terme le Sud et l’Est de l’Europe. La prolifération menace des équilibres régionaux fragiles et pourrait, malgré nos efforts, relancer la course aux armements.
Il y a, bien sûr, l’avènement d’un terrorisme à grande échelle, capable de semer durablement le doute et l’inquiétude parmi les nations occidentales. Nous sommes, comme nos alliés, réellement exposés. Et la menace existe autant sur notre sol national, pour l’ensemble de nos concitoyens, que hors de nos frontières, pour nos expatriés comme pour nos soldats. Les coups portés à Al Qaeda ont réduit ses capacités, mais les attentats de ces derniers mois, du Maghreb à l’Asie, nous incitent à la plus grande vigilance. La lutte contre le terrorisme passe par une meilleure organisation civilo-militaire en France même et par la présence de nos forces dans les théâtres de crises qui ont été ou peuvent être à la source du terrorisme, comme l’Afghanistan.
Enfin, n’oublions pas l’éventuelle résurgence d’une menace militaire majeure. Alors que le Livre blanc de 1994 soulignait la moindre probabilité d’un conflit majeur de haute intensité, on ne peut plus, aujourd’hui, écarter une telle possibilité. Pour preuve, le monde entier se réarme - sauf l’Europe : les dépenses militaires ont augmenté de 37 % depuis 10 ans dans le monde. En 2006 : 1 200 milliards $, soit le même montant qu’au plus fort de la Guerre froide. Les dépenses militaires de la Chine ont augmenté de 15 % en 2006, en faisant le 1er investisseur d’Asie. La Russie également (+ 155 % depuis 1998), Israël, l’Arabie saoudite, le Pakistan, le Congo... Le Soudan a doublé son budget de défense entre 1985 et 2000. Les 100 plus grands fabricants d’armes ont réalisé 290 milliards de $ de ventes en 2006, soit une hausse de 18 % par rapport à 2002.

Les dépenses d’équipement en 2005 :
EU : 110 milliards €
GB : 10
France : 9

Les exportations d’armement en 2005
EU : 31 milliards €
GB : 10,5
Israël : 4,4
France : 3,81.

Aujourd’hui, nous voyons évoluer les appétits stratégiques et les capacités militaires, conventionnelles ou non, de certaines puissances. La probabilité d’une crise ouverte n’est pas nulle. Comment ne pas craindre, par exemple, si l’Iran poursuit, malgré nos efforts résolus, dans la voie de la confrontation avec la communauté internationale, une déstabilisation de la région ? Qui peut croire un seul instant que la perspective d’un Iran accédant à l’arme nucléaire ne déclencherait aucune réaction, notamment de certains de ses voisins, avec des conséquences en chaîne imprévisibles ? La fracture Nord/Sud devient de plus en plus un conflit Occident/Islam. Les nuages s’assombrissent, me semble-t-il, d’année en année dans cette partie du globe. On constate même une chose incroyable : un pays persan et chiite aspire à devenir le champion du monde arabe et musulman. Personne ne peut plus garantir que nous sommes à l’abri d’une surprise stratégique, à un horizon qui reste certes à évaluer. A moins que la fonction de ministre de la Défense ne rende pessimiste, j’ai le sentiment profond que des germes de déstabilisation considérables existent. Il est de notre devoir, sans nous résigner au pire, de nous préparer à de telles possibilités.

2. Face à ces nouveaux enjeux, il y a...

... l’hyperpuissance américaine, mais les Américains sont en train de démontrer qu’elle est relative et qu’elle a de vraies limites
Les Etats-Unis ont une puissance sans égal : la 1e économie du monde, avec un budget total de 2 900 milliards $ ; un budget de la Défense prévu pour 2008 de 460 milliards $ ; 1,5 million de militaires actifs et 1,2 millions d’hommes dans les forces de réserve ; une armée capable de déployer 70 % de ses effectifs à l’extérieur ; un budget d’équipement par militaire de 85 000 € (25 000 pour l’UE).

Mais le colosse a des pieds d’argile : un solde budgétaire négatif de 244 milliards $ ; une balance commerciale déficitaire de 764 milliards $ (114 en 1997 !), dont un tiers uniquement avec la Chine ; celle-ci possède également 1 000 milliards de $ de bons du Trésor américains (titres émis par les EU pour financer leur immense dette, dont la vente soudaine ferait chuter le $ à des niveaux sans précédents).

Même l’hyperpuissance militaire n’empêche pas les pires difficultés :

en Irak, 161 000 soldats (plus que les 124 000 hommes de notre Armée de terre tout entière), 600 chars de combat, 150 hélicoptères, une centaine d’avions de combat, 30 000 véhicules terrestres, ne peuvent servir de substitut à une solution politique. Aujourd’hui, l’Irak est au bord du chaos, c’est une source majeure d’instabilité et un foyer du terrorisme. Il faudra une triple mobilisation :

Sur le plan interne d’abord, avec une vraie réconciliation nationale, très complexe ;

Sur le plan régional ensuite, par un renforcement du dialogue avec les Etats voisins de l’Irak ;

Sur le plan international enfin, avec la définition d’un horizon clair pour le retrait des troupes étrangères, comme l’a souligné le Président de la République.
La France est disposée à jouer tout son rôle pour y parvenir.

un budget total de 800 mds $ pour la guerre contre le terrorisme (essentiellement Irak et Afghanistan) depuis 2001, soit plus que pour la guerre de Corée (460 mds $) ou du Vietnam (650).

aucune solution dans les territoires palestiniens, puisque le Hamas contrôle la bande de Gaza, aucune solution au Liban, un horizon bouché en Iran, qui avance des ambitions en matières nucléaire.

La Chine, l’Inde et le Brésil sont considérés généralement comme des puissances émergentes, mais ils se consacrent aujourd’hui essentiellement à leur développement intérieur et pointent leur nez sur la scène internationale surtout pour assurer leur approvisionnement énergétique. Géants en devenir, ils sont également facteurs de tensions car leur émergence sur la scène mondiale suppose de remettre en cause les équilibres anciens.
Les insuffisances des organisations internationales pour la prévention des conflits et la gestion des crises, tant en matière de politique étrangère qu’en matière de marchés financiers.
Il faut faire évoluer ces organismes, pour les rendre plus légitimes. L’ONU d’abord : le Président de la République, à la Conférence des ambassadeurs le 27 août, a souligné « l’élargissement nécessaire » du Conseil de Sécurité, avec l’entrée comme membres permanents du Japon, de l’Allemagne, de l’Inde, du Brésil et une représentation juste de l’Afrique. Il en va de même pour les organismes économiques et financiers internationaux, avec notre souhait de transformer le G8 en G13.

Finalement, seuls les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France sont aujourd’hui capables de mener des opérations conventionnelles à l’extérieur, de façon durable et autonome, en couvrant tout le spectre des opérations. Nos voisins européens, Allemagne, Espagne et Italie ne consentent qu’un effort de défense modeste (moins de 1 %) et dépendent largement de l’OTAN.
La France doit tenir toute sa place dans le monde.
Notre pays a un message particulier à défendre, une vision plus humaine des relations internationales, respectueuse de l’identité de chacun. Voici ce que me disait le président Karzai lors de ma visite en Afghanistan il y a trois jours : la France est un des rares pays du monde qui porte un idéal, une philosophie, l’héritage de la Révolution française, des savoir-faire uniques (la gendarmerie, par exemple). Une contribution de la France est essentielle pour légitimer les luttes contre l’extrémisme : votre pays doit être la voix de la conscience, il doit lutter contre le radicalisme. Cette voix de la conscience, il n’y a que la France qui peut la porter dans le monde.

Ce nouvel avenir, ces nouveaux enjeux, imposent de réviser nos impératifs stratégiques. Sans préjuger des futures conclusions de la commission du Livre blanc, vous permettrez au ministre de la Défense de développer brièvement sa perception et, plus qu’un schéma d’ensemble, de vous soumettre quelques remarques, qui vous paraîtront peut-être décousues, et vous m’en excuserez.

3. Nos impératifs stratégiques

Contribuer activement au développement de la stabilité et de la sécurité hors de nos frontières, avec deux priorités : la lutte contre le terrorisme et la sécurisation de nos approvisionnements énergétiques. A cette fin, le maintien de la paix sur le continent européen et dans les zones qui le bordent, ainsi que la préservation des espaces essentiels à l’activité économique et à la liberté des échanges, constituent le cœur de nos intérêts stratégiques. Mais ceci ne suffit pas : l’Union européenne devra s’impliquer plus fortement au Moyen-Orient, car c’est bien là que continueront à se situer les principaux enjeux de l’énergie et de la sécurité. La relation particulière qu’entretient la France avec le monde arabe devrait nous amener à y retrouver un rôle de premier plan.
Privilégier la prévention des crises, par des actions précoces et pertinentes. Ceci nous impose de progresser dans notre analyse, entre Européens, des situations, des enjeux et des cultures. La logique de prévention, chère à la France, demande de la clairvoyance et du courage collectif, en s’attachant en priorité à combattre non pas les symptômes des crises - c’est-à-dire la violence - mais bien les causes profondes, avec des moyens d’abord politiques et par une aide fondée sur la coopération et le co-développement. Il faudra une meilleure coordination, une synergie entre l’aide à la coopération et les actions civilo-militaires. L’Europe joue ici un rôle considérable, qui n’est pas du tout exploité : toute l’UE consacre 55 milliards $ à l’Aide publique au développement (2005) - dont 10 milliards pour la France -, soit le double de l’aide américaine (27 milliards). L’effort que représente cette aide par rapport au Revenu national brut est également encore plus important en Europe (0,44 %) qu’aux Etats-Unis (0,22 %). C’est un instrument, un outil formidable que l’Europe n’utilise pas assez, j’allais dire pas du tout.
3e impératif stratégique : l’indispensable continuité entre défense et sécurité. Vous le savez, la sécurité se construit non seulement à l’intérieur de nos frontières mais aussi à l’extérieur, au plus près des menaces. Par ailleurs, notre politique de défense fonde sa pertinence sur son caractère global, en associant à la défense militaire une forte dimension civile, économique, sociale et culturelle. Seule cette globalité nous permettra de répondre aux crises de demain. Il nous faut donc d’une part travailler à une meilleure synergie des moyens diplomatiques, économiques, militaires ou sécuritaires, et d’autre part améliorer notre organisation sur le territoire. Je vous assure qu’il y a beaucoup à faire en matière de coordination, tous les rapports le montrent, mais ils sont pour l’instant restés lettre morte.
Préciser nos priorités en termes géographiques, en cohérence avec la Stratégie européenne de sécurité. En premier lieu, ce sera bien entendu le continent européen et ses marges Est et Sud, avec une attention particulière pour le Bassin méditerranéen. En second lieu, le Moyen-Orient. Au-delà : les espaces essentiels à l’activité économique et à la liberté de nos échanges. Je n’oublie pas l’Afrique, où nous conserverons un rôle important, dans un cadre que nous voulons de plus en plus européen et toujours en partenariat avec les Africains eux-mêmes.

4. Dans ce cadre, quels nouveaux objectifs pour la Défense ?

Nouveaux enjeux, nouvelles menaces, nouveaux impératifs stratégiques : la donne stratégique a changé et elle impose à notre Défense de s’y adapter, une fois de plus.

Cette nécessaire réflexion sur la Défense s’organise autour de plusieurs « grands chantiers », à commencer par les travaux de la commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, que Jean-Claude Mallet vous a présentés hier. Le ministère de la Défense est particulièrement impliqué dans cette entreprise dont, comme chacun d’entre-vous, j’attends beaucoup. Il y a aussi la revue des programmes d’armement et la révision générale des politiques publiques.

Je voudrais donc maintenant vous dire comment je vois cette adaptation de la Défense au nouvel horizon.

Il y a deux préalables. D’abord, la nécessité de notre autonomie de décision. La France ne doit pas se contenter de déléguer son pouvoir de décision à un allié de référence ou à une grande organisation internationale. Cela impose notamment de posséder des capacités importantes de commandement et de renseignement.

D’autre part, nous devons confirmer le choix qu’a fait notre pays de rester une puissance militaire complète, qui possède la panoplie complète des capacités militaires.

Après avoir dit cela, que devons-nous faire ?

4.1. Poursuivre la transformation ou la modernisation de notre appareil de défense

Il s’agit en premier lieu d’adapter et d’améliorer nos capacités clés, et je vais les évoquer rapidement. C’est d’abord mieux savoir et mieux comprendre, pour renforcer notre autonomie dans l’appréciation stratégique des situations et l’évaluation des menaces, et ainsi influer réellement au sein des coalitions internationales. Ceci nous impose de renouveler nos capacités de renseignement, notamment spatiales, en recherchant toujours la cohérence européenne. Dans cette capitale aérospatiale qu’est Toulouse, vous avez pu prendre la mesure des enjeux de l’espace pour notre pays et pour l’Europe. Pour l’anticipation et l’évaluation des crises, l’espace apporte la possibilité d’acquérir des informations régulièrement sur toute la superficie du globe ; lors de la planification et l’organisation des opérations, il permet la préparation des missions et le ciblage (cartes numériques et images des sites visés) ainsi que la prévision des conditions d’intervention (météo et océanographie). Avec la famille des satellites Spot pour ce qui est des systèmes civils et la famille Helios pour les systèmes militaires, la France a fédéré un pôle de compétences de premier plan dans le domaine de l’observation spatiale. Continuer à développer ces synergies entre le civil et les militaires, à l’échelle européenne, est à mon sens un enjeu stratégique majeur.

Les projets ne manquent pas pour le renseignement à partir de l’espace : qu’il s’agisse d’observation de la terre avec le successeur du satellite d’observation Helios-2 et le partenariat avec nos alliés allemands et italiens pour la mutualisation de nos capteurs optiques ou radar ;

qu’il s’agisse d’écoute des signaux électromagnétique - des possibilités de partenariat avec nos alliés sont ouvertes. En parallèle de ces projets, un effort significatif de recherche et technologie doit préparer l’avenir

Autre capacité déficitaire : celle du déploiement stratégique, crucial pour engager des forces rapidement à longue distance dans la protection de nos intérêts vitaux. J’observe que là encore, pour soutenir ces engagements à longue distance, la maîtrise des technologies spatiales est à l’évidence un facteur clé tant les télécommunications satellitaires sont irremplaçables pour la conduite d’opérations militaires lointaines. Pour les déploiements proprement dits, nous avons certes retrouvé un niveau satisfaisant pour la projection maritime, avec la mise en service des deux bâtiments de projection et de commandement, dont on a vu l’efficacité avec le Mistral au large du Liban en 2006. Mais notre déficit en capacité de déploiement aérien reste pénalisant, en attendant l’arrivée des Airbus A400M et des futurs avions ravitailleurs. Nous avons créé SALIS avec plusieurs pays européens pour bénéficier de capacités de transport grâce à un pool d’Antonov que nous mutualisons. Pourquoi n’y aurait-il pas un pool européen autour de l’A400M ? Pourquoi, pour les ravitailleurs ou les moyens de communication satellitaires, ne réfléchirions-nous pas à des équipements duaux, qui nous permettraient d’amortir nos coûts d’investissement ?

Nous devons aussi redonner à nos forces terrestres les moyens d’opérer durablement en zone urbaine, avec une protection optimale, contre des adversaires rompus aux techniques de la guérilla et bien équipés. L’arrivée prochaine du VBCI et des équipements FELIN va dans ce sens.

D’une façon générale, de nombreux enseignements doivent encore être tirés des affrontements actuels au Proche et au Moyen-Orient : notamment la nécessité d’acquérir enfin une vraie capacité de frappe de précision à longue distance, pour traiter efficacement des objectifs tout en limitant les dégâts collatéraux.

Transformer nos forces, c’est aussi accroître la synergie interarmées et interalliée en opérations. Cette synergie est une affaire de volonté nationale et européenne. Elle doit se traduire par une amélioration tous azimuts de l’interopérabilité des forces, et pas seulement dans les équipements : notre ressource humaine peut aussi être mieux formée et entraînée à ces opérations interarmées ou interalliés. Et nous devons harmoniser davantage nos doctrines et procédures opérationnelles : nos engagements au sein de l’OTAN y contribuent.

Transformer nos forces, c’est enfin réduire les coûts de notre préparation opérationnelle, tout en augmentant la proportion de nos forces disponibles pour les engagements. La maîtrise des coûts du maintien en condition opérationnelle (MCO) des matériels est un de mes objectifs majeurs et doit faire l’objet d’actions volontaristes.

Un groupe de travail nous aide actuellement à trouver des pistes de solutions, dans le cadre de la révision générale des politiques publiques voulue par le Président de la République. Les premiers résultats sont attendus en mars 2008, afin de préparer la construction, selon une logique pluriannuelle, des budgets 2009-2011. La RGPP et le livre blanc serviront aussi de cadre aux futures mesures de restructuration et de réorganisation que nous devrons prendre.

Voici les pistes qu’il faut explorer :

Il faudra privilégier l’interarmisation, ce qui permettra la mutualisation et la suppression des doublons. Devant vous, je veux simplement vous poser des questions. Quelle est la justification d’avoir sept DRH, 48 applications informatiques différentes pour 52 services gestionnaires de crédits ? Faut-il empiler des programmes pour faire plaisir à chaque armée ? Faut-il revoir nos implantations territoriales et nos organisations régionales - je pense à l’Armée de terre et à ses régions militaires, par exemple ? Le ratio entre les capacités d’action et le socle de soutien général des armées est en France de 60/40, il est seulement de 65/35 en Grande-Bretagne. L’objectif doit être d’atteindre un ratio au moins équivalent.
Nous évoquions cela lors d’un déjeuner avec le général Bentégeat, le prédécesseur du général Georgelin, qui disait que cela doit être une priorité absolue du nouveau ministre de la Défense, et je crois désormais qu’il a raison. Cependant, l’interarmisation imposera manifestement de revoir les décrets de 2005, qui de toute évidence ne sont pas allés jusqu’au bout de la logique.

Il faudra rechercher une plus grande efficacité de la dépense ; externaliser s’il le faut - on a déjà externalisé le soutien de certaines flottes d’avions ou d’hélicoptères, ou la formation initiale des pilotes (à Cognac) - ; rechercher des solutions à travers des financements innovants. Il faut regarder cela sans tabou, ni d’ailleurs en considérant que l’externalisation et le PFI sont l’alpha et l’oméga de tout..
Il faut aussi partager et européaniser : pourquoi ne pas mettre en place une flotte de transport au niveau européen, qui accompagnerait l’arrivée de l’A400M ?
En matière d’armement, quel doit être le rôle de la DGA ? Et si on change son rôle et qu’on la transforme en agence, que fait-on de ses compétences ?
Quel rôle assigne-t-on à l’AED ? Donne-t-on à l’OCCAR les moyens pour avoir une vraie maîtrise d’œuvre ?
Quelle est la justification de la course perpétuelle à la technologie maximum ? Pourquoi propose-t-on toujours aux politiques de choisir le programme qui est au sommet de la technologie ? On le voit bien avec le Rafale, un avion très sophistiqué et difficile à vendre. Quand les Américains emportent les contrats, c’est souvent avec des F16 d’occasion. Je souhaite qu’on propose aux politiques la possibilité de choisir un équipement un peu moins sophistiqué, mais parfaitement opérationnel compte tenu de l’intensité de la plupart des crises. On me dit que le saut de l’hypertechnologie - les 5 ou 10 % que représente l’ultime effort technologique dans chaque programme - peut augmenter de 20 à 30 % le coût d’un programme. Est-ce que cela ne mérite pas d’être examiné ?
Par ailleurs, la revue des programmes d’armement nous donnera fin octobre un bilan précis de notre situation et de nos marges de manœuvre physiques et financières. Il faudra avoir du courage. Prenons un exemple : nous avons près de 400 chars Leclerc (13 au Liban). Certes la cible a été considérablement réduite, certes ce programme a été conçu pendant la guerre froide, certes nous avions des impératifs industriels, mais on voit bien que 400 chars Leclerc, ce n’était pas forcément l’équipement que nos armées devaient avoir en priorité, surtout quand in fine 25 ou 30 % ne sont pas opérationnels !

4.2. Préserver notre outil industriel de défense

Parallèlement à la transformation des forces, nous avons un deuxième objectif : c’est de préserver notre outil industriel de défense, dans un environnement difficile marqué par la limitation des commandes nationales et la compétition technologique. Ceci veut dire à la fois soutenir la recherche et l’innovation, contribuer activement aux restructurations à l’échelle européenne et aider les entreprises à exporter. L’enjeu est bien, pour la France, de disposer durablement des compétences clés qui nous permettront de satisfaire les besoins futurs de nos forces, avec le degré d’autonomie nécessaire.

Vous le savez, l’effort de recherche et d’innovation de défense est insuffisant en Europe, puisque les 27 pays européens réunis y consacrent dix fois moins que les seuls Etats-Unis. Certes la France et le Royaume Uni font beaucoup plus que leurs partenaires européens, mais nous devons augmenter notre investissement dans ce domaine. Il en va de notre compétitivité. Et la situation va se tendre davantage, car la prochaine entrée en production de plusieurs grands programmes d’armement génère des besoins de paiement accrus, aussi devrons-nous être attentifs à ne pas évincer les ressources de recherche et développement des équipements futurs. Une coopération accrue entre Européens doit nous y aider. A ce titre, l’évolution et la montée en puissance de l’AED me semblent absolument indispensables.

Plus d’accès aux PME

La consolidation européenne de l’armement progresse, mais trop lentement, entravée par une conception souvent étroite des intérêts nationaux et des barrières légales excessives. Il s’ensuit une dommageable dispersion des efforts européens, avec une lutte fratricide entre programmes d’armement concurrents. L’Etat français soutiendra les évolutions susceptibles de contribuer à une rationalisation européenne. Il soutiendra les processus capacitaires européens permettant des choix communs (notamment par un renforcement des pouvoirs de l’Agence européenne de défense). Nous devons aussi en finir avec le principe de "juste retour" industriel, qui conduit souvent à des montages industriels inadaptés, générateurs de retards et de surcoûts. Certains dans la salle savent de quoi je parle, sur des programmes que nous attendons pourtant depuis longtemps.

Il faudra accepter un certain nombre de partages de compétences et de savoir-faire, accepter qu’une certaine technologie soit européenne - et que cela ne menace pas notre indépendance et notre souveraineté.

Favoriser les exportations de matériel militaire, dans un contexte où la concurrence s’accroît, nous impose d’améliorer nettement l’efficacité de notre dispositif de soutien public à ces exportations, qui représentent un chiffre d’affaires annuel de quelque 5 milliards d’euros. Cela signifie en particulier de faire évoluer nos procédures de contrôle, en les simplifiant, et encourager les entreprises à développer des offres export à la fois plus globales et plus diversifiées. Depuis mon arrivée, j’ai souhaité que le ministère de la défense soit un élément moteur du soutien aux exportations d’armement. L’annonce par le Premier ministre de la création de la CIEDES (Commission de soutien aux exportations de défense et de sécurité), le 28 août dernier, concrétise cette ambition. Enfin, j’ai souhaité rencontrer les industriels de la défense, PME et multinationales, afin d’évoquer les enjeux de l’industrie et les moyens de mieux mobiliser les services de l’Etat dans la conquête des marchés extérieurs.

4.3. Consolider nos alliances

La consolidation de nos alliances doit se faire dans quatre directions complémentaires :

4.3.1. Notre priorité, vous n’en serez pas surpris, est de soutenir et de relancer la Politique européenne de sécurité et de défense.

Je vous cite les pistes sur lesquelles nous sommes en train de travailler :

Renforcerlescapacités de planification et de commandement de l’UE : notamment en rendant permanent le centre d’opérations de l’UE ;
Développer les capacités militaires européennes et l’Europe de l’armement, notamment spatiales et de transport stratégique, et rationaliser les différentes initiatives européennes en matière d’armement
Rendre les forces européennes mieux interopérables, en européanisant par exemple la formation initiale des officiers et en simplifiant les forces multinationales européennes (Corps européen, la Force de gendarmerie européenne...).
Partager la sécurité commune entre les Européens, par exemple pour mieux coordonner si nécessaire l’évacuation de ressortissants européens lors d’une crise régionale.
Développer un financement européen de la défense. Le budget européen devrait commencer à financer des actions liées à la défense. La défense européenne ne doit pas se limiter à l’addition de financements nationaux. Si l’on veut faire partager à nos partenaires européens nos préoccupations en matière de défense, il faut que les institutions européennes s’impliquent, notamment par des décisions budgétaires.
Lutter en mer contre les trafics et l’immigration clandestine
4.3.2. La deuxième direction, c’est l’OTAN. Et ma conviction est que l’Europe de la défense ne progressera pas si nous ne changeons pas de comportement politique au sein de l’OTAN. Depuis que je suis ministre de la Défense, je constate que, alors que nous sommes les meilleurs élèves de l’OTAN - tant par notre participation budgétaire, qui représente 11 % de la dépense totale, que par nos contributions régulières et significatives aux générations de forces -, nous sommes trop souvent ceux qui chipotent et qui barguignent, comme si nous voulions donner le sentiment de vouloir empêcher l’OTAN de se transformer.

Ces progrès de la défense européenne, que nous souhaitons ardemment, ne s’inscriront pas dans une compétition, dépassée, avec l’OTAN. Le Président de la République l’a clairement souligné le 27 août, rappelant notre rôle dans la création de l’Alliance atlantique et le niveau actuel de notre contribution, à la fois en termes de forces et de budget. Nous sommes en train de réfléchir aux moyens de mieux articuler la politique européenne de défense et l’OTAN, ce qui passe par une réflexion sur notre engagement au sein de l’OTAN, en pesant le pour et le contre. Permettez-moi de vous livrer quelques réflexions qui me sont toutes personnelles. Le pour, nous le connaissons :

En fait, pourquoi ne pas tirer toutes les conséquences de notre situation actuelle : la France est de fait dans l’OTAN, elle en est un bon élève, mais nous n’en tirons pas tous les bénéfices, notamment en termes d’influence et dans les postes de commandement.
Il nous est plus difficile d’orienter utilement la transformation de l’OTAN, et ainsi de répondre au nouveau contexte stratégique, dans la situation actuelle.
Nous avons moins d’influence sur les opérations militaires que mène l’OTAN sur des théâtres où nous sommes engagés ensemble.
Il y a donc des éléments qui nous amènent à penser qu’il faut avancer sur le chemin commencé en 1996, mais permettez-moi aussi de vous exposer le contre, et qui à mon sens ne doit pas être balayé d’un revers de la main.

Le coût en termes d’officiers et de cadres, mais aussi de budget, il faut que nous le mesurions précisément.
Le risque. Notre pays a un penchant naturel, celui de la facilité, et nous pouvons toujours craindre qu’avec le temps nous nous reposerions sur l’otan pour notre défense, comme le font certains de nos voisins européens. Le risque, c’est bien une moindre souveraineté.
L’inconvénient, c’est l’affaiblissement de notre position internationale, qui pourrait apparaître alignée. Si nous continuons à être perçus comme ce que nous sommes, c’est-à-dire un pays ayant une politique étrangère et militaire autonome, capable de porter un autre message au sein de la communauté occidentale, ce n’est pas uniquement par le talent de notre politique extérieure, mais c’est aussi parce que nous ne sommes pas intégrés au sein de l’otan. Il faudra bien mesurer cela, car je crois que c’est un élément très important à mettre dans la balance.
Jamais, à mon sens, nous ne ferons progresser l’Europe de la défense si nous ne clarifions pas notre position dans l’OTAN. C’est ma conviction profonde. Car pourquoi voudriez-vous que nos partenaires perdent confiance dans un système qui a assuré la paix depuis 50 ans pour un système qui n’existe pas encore ?

4.3.3. Ensuite, le Sud.

1. Nous voulons d’abord encourager le dialogue méditerranéen, en développant les instances de concertation sur les questions de sécurité et de défense avec les pays du Maghreb et de la rive orientale de la Méditerranée. Je me réjouis du succès de l’initiative « 5+5 », qui a permis de construire une coopération concrète avec cinq pays du Maghreb. De telles avancées devraient nous permettre de redynamiser le volet sécurité du processus de Barcelone.

2. En second lieu, l’Afrique. Je ne développerai pas les enjeux considérables de sécurité africains pour la France, qui justifient de notre part un engagement fort, mais renouvelé. Nous privilégions une démarche multilatérale de gestion des crises, à travers des mandats de l’ONU, en recherchant toujours la concertation avec l’Union africaine et le soutien de la PESD. Nous voulons aussi préserver une relation spécifique avec l’Afrique sub-saharienne et aider les pays africains à s’approprier les affaires qui les concernent. Je veux rappeler notre rôle dans l’entraînement au maintien de la paix des armées africaines et notre très forte contribution à la formation des cadres militaires de l’Afrique sub-saharienne, en France ou sur place, dans les 14 Ecoles nationales à vocation régionale que nous soutenons.

Pour ne pas vous lasser, je citerais sans m’étendre la nécessité d’améliorer la coordination des moyens militaires et civils de défense et de sécurité, où des progrès sont attendus à l’extérieur comme sur le territoire national.

5. Budget

La défense, la sécurité a un prix. Et c’est un atout. Sans une armée bien formée, opérationnelle et bien armée, on compte moins sur la scène du monde.

Je voudrais dire quelques mots sur le budget. Quand je lis dans la presse que les armées vont être mises « au pain sec », qu’elles doivent « se serrer la ceinture », je répondrai qu’il n’y a aucune réduction des crédits militaires.
Nous continuerons dans le budget de l’année prochaine à consacrer 16 milliards d’euros à l’équipement de nos forces armées. « Etre au pain sec » et décider de mener un certain nombre de transformations sont deux idées que je me refuse d’associer.
Je crois, au contraire, qu’il est possible de demander à la Nation un effort supplémentaire pour sa défense si, dans le même temps, nos compatriotes ont le sentiment que nous avons effectué tous les efforts nécessaires pour que chaque euro dépensé le soit efficacement.
Je pense aussi que si nous voulons construire l’Europe de la défense, nous ne pourrons le faire que si nous consacrons suffisamment de moyens à notre propre défense. Nous ne pourrons pas proposer à nos partenaires européens de construire cette Europe de la défense si nous apparaissons comme ceux qui décident « de réduire la voilure ». Nous ne pourrons le faire que si nous apparaissons comme ceux qui poursuivent leurs efforts. Je défends l’idée que la Défense doit être plus performante comme l’ensemble de la sphère publique.
Rien dans les objectifs fixés par le chef de l’Etat ne permet de dire que nous allons réduire l’effort de défense. En revanche, aujourd’hui, nous ne pouvons pas dire aux Français que les 16 milliards que nous consacrons actuellement à l’équipement des forces seront portés à 21 milliards. Qui peut croire que l’on peut faire porter ainsi une augmentation de 5 milliards supplémentaires sur la loi de programmation à venir ? Cela serait contraire à nos objectifs européens et nous mettrait en difficulté au moment où nous allons présider l’Union européenne. Pourrions-nous apparaître comme l’un des pays qui continue à creuser ses déficits budgétaires ?
Les militaires sont des citoyens. Ils savent que pour assurer la pérennité de notre pays, il nous faut lutter contre les déficits budgétaires et l’endettement qui est passé de 0 en 1980 à 1 300 milliards en l’espace de 25 ans. Le deuxième budget du pays, ce n’est plus la défense, c’est le remboursement de la dette. Les militaires sont tout à fait conscients de la nécessité de faire des efforts. Je suis certain que les militaires peuvent le comprendre mieux que quiconque car assurer la défense d’une nation et lutter contre les déficits pour assurer la pérennité du pays relèvent de la même logique.

Source : Ministère de la défense

Plus d’informations sur le site du ministère de la Défense

Dernière modification le 12/03/2009

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